Cetro – Abîme

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David, 14 ans, ne connaît pas l’insouciance de l’adolescence.
Sa vie est rythmée par le harcèlement perpétuel dont il est victime, les humiliations et les coups que lui dispensent ses pairs sans compter. Le monde qui l’entoure n’a que mépris pour lui, et c’est dans l’indifférence générale qu’il vit un cauchemar au quotidien.
Il ne doit son salut mental qu’à ces moments où, seul, il se retire dans un petit bois abritant un étrange gouffre, sorte de puits naturel apparemment sans fond.
Il se déleste là, dans la profondeur et l’obscurité de la terre, de ses chagrins et ses mauvaises pensées.
Mais que recèle vraiment ce gouffre, nommé par les locaux le « chaudron du mal »? Quels effets auront sur lui ces descentes quotidiennes sous la surface?


Ce livre est probablement celui que j’attendais le plus. Et quand je dis que je l’attendais, je parle de plusieurs années, voire,  une décennie ! Je voulais depuis très longtemps lire un roman qui aborde le sujet du harcèlement scolaire. Pas de témoignage, pas de biographie, pas d’histoire vraie, un roman. Le coup de coeur a été immédiat, du moins pour la couverture et le résumé. Je découvre ce livre grâce à un ours qui ne mord pas, et l’ajoute au panier Amazon dans la seconde qui suit.

Je me suis toujours demandée si l’être humain se rendait compte du mal qu’il faisait, ou pouvait faire, autour de lui par la force des mots. Pour beaucoup, ou certains, les mots ne sont qu’une suite de lettres, sans importance, sans sens profond, et sans répercussions possibles. Pour d’autres, les mots sont cruels, douloureux et blessants, autant qu’ils sont libérateurs et beaux. Que se passe-t-il lorsque l’on traverse le miroir pour apercevoir l’envers du décor ? On lit Abîme.

J’ai été déçue au début. Beaucoup. En sachant que ce roman traitait du harcèlement scolaire, je m’attendais à lire et vivre des scènes qui me remuent de l’intérieur à m’en donner des nausées. Au début du roman, ce n’est pas du tout le cas, et Cetro m’a rapidement perdu dans l’engouement que j’avais pour Abîme. Au début seulement.

J’ai réellement compris le but de ce roman après une cinquantaine de pages. J’ai mis du temps à le trouver, c’est vrai. Mais il serait injuste d’accuser son auteur. Après tout, il est maître de son histoire, et si je me suis faite des films dans ma tête avant de commencer, ce n’est quand même pas de sa faute. J’avais beaucoup d’attentes, trop, voilà tout. Je n’ai pas su aborder le roman avec le bon état d’esprit et quelque part je m’en veux.

On traite en effet du harcèlement scolaire, mais pas tant dans les faits, que dans les répercussions. Et je dois dire que plus les pages défilent, et plus je me sens libérée d’un poids. Je me dis qu’avec ce roman, les harceleurs vont enfin être confrontés aux effets de leur méchanceté. Et ça, ça me fait jubiler. Regardez tyrans, regardez les conséquences de vos actes ! Voyez où votre manque d’humanité peut conduire ! Merci pour ça M’sieur Cetro, au diable la déception du début !

Abruti, débile, inutile, sert à rien, bon à dalle, trisomique, golio, pauvre tache … tous ces mots que l’on me lance et finissent par devenir ma réalité, que j’assimile à ma réelle personnalité. Je suis tel que l’on me qualifie.

Abîme, Cetro. p25.

J’aurais pu lire un livre entier sur ce phénomène. Celui qui vous pousse à devenir celui ou celle que les autres décrivent. Je l’assimile, à tort ou à raison, à du bourrage de crâne.  Ce n’est pas tant les mots qui nous font assimiler l’idée, que leur répétition. C’est un peu comme ces personnes qui se répètent inlassablement, tous les matins devant le miroir, les mêmes mots. Ils tentent, encore et encore, de se persuader que ce qu’ils disent est vrai, au point qu’un jour on s’en persuade. C’est une thérapie ou une torture – tout dépend des mots que l’on choisi – qui fonctionne, parait-il.

Dans le harcèlement, ce sont les autres votre miroir. Ce sont eux qui reflètent ce que vous êtes par des mots. Ce sont eux qui vous persuadent et vous détruisent.  Mais ce qui est terrible, c’est que ces gens là ne pensent bien souvent pas aux conséquences et aux effets. Ce ne sont que des mots, et parce que, eux, se sentent forts, forcément vous l’êtes aussi pour encaisser. Non, bien sûr que non, leurs actes n’auront aucune répercussion sur vous. Et bien si. Et si il y a une raison pour laquelle Abîme doit être lu, c’est pour cela. Pour l’envers du décor, pour voir ce qu’il se passe quand le harcelé rentre à la maison, pour enfin prendre conscience de l’impact destructeur des mots. Ce n’est pas être faible que d’être touché par l’image que les autres nous renvoient. C’est au mieux être sensible, au pire être humain.

Maman est triste, et c’est à cause de moi. Je me sens mal pour ça.

Abîme, Cetro. p99.

Autre point que j’apprécie particulièrement. Les effets sur l’entourage et la culpabilité de la victime. Être harcelé, c’est être une victime, un poids, un boulet, au moins dans la tête de celui qui subit. Une tare, une honte, un enfant dont on n’assume à peine la conception. « Qu’ils doivent regretter de m’avoir mis au monde mes parents », se dit celui qui lit dans les yeux de ses géniteurs, la détresse, la pitié, la tristesse. Mais si la vie m’a appris une jolie leçon, c’est qu’il y aura toujours une main qui vous sera tendue, un coeur qui battra pour vous, une pensée qui vous sera destinée. Toujours.

Ne parle pas comme ça (…). Tu n’as jamais été un boulet, et tu ne le seras jamais. Je t’aime plus que tout au monde.

Abîme, Cetro. p85

Et c’est tellement vrai, tellement juste et nécessaire de lire ça. Abîme, c’est presque de la prévention. C’est un livre que les harceleurs devrait s’imprimer dans le cerveau, un livre que les harcelés devrait s’approprier pour traverser les moments difficiles, un livre que les parents de harcelés devrait lire pour mieux comprendre leurs enfants. Aussi ceux qui minimisent le phénomène, se cachent derrière des « ça n’arrive qu’aux autres ». Ceux qui tentent de censurer les oeuvres qui montrent la dure réalité. Et finalement, tout le monde devrait trouver quelque chose sur quoi réfléchir dans ce roman.

Il y a beaucoup de choses que j’ai aimé dans ce roman, d’autres un peu moins.

Le gouffre. Magnifique métaphore, à mes yeux, pour imager ce qui peut nous sortir d’un profond mal-être. Certains utilisent la musique, d’autre le sport, mais au fond peu importe ce qui nous sort de l’abîme, tant que c’est assez fort pour nous faire rebondir et repartir vers le haut.  Double métaphore puisque ce gouffre est une image assez réaliste de l’état dans lequel on plonge lorsque nous sommes confrontés  à la douleur et à la souffrance. Un puits sans fond dans lequel on tombe indéfiniment, jusqu’à rebondir. J’ai adoré ce gouffre pour l’image qu’il cache et que j’interprète à ma façon.

Sur l’histoire, très peu de choses à dire, mais voici ma déception personnelle. On part d’un fait déjà acquis. David, un adolescent de quatorze ans, se fait harceler par ses camarades. Le roman ouvre sur une séance chez une psy. Le mal est déjà fait. C’est pour cette raison que je suis déçue au début, justement j’aurais aimé voir le mal, ou j’avais imaginé le voir. Le roman démarre sur une note positive pour David, qui retrouve foi en l’humanité et qui, de toute évidence, lui fait remonter la pente. Jusqu’à ce que le mal revienne me surprendre, pour finalement assouvir le manque que j’avais au début. L’histoire prend un virage à 360°, et moi, lectrice, je suis conquise. Je refais le chemin inverse en me remémorant tout ce que j’ai lu, et là, je me dis que ce roman est quand même bien ficelé.

Après la scène du mal qui revient de l’au delà, c’est une nouvelle histoire qui débute. Avec les mêmes personnages, certes, mais si différents. Après être tombé au fond du trou, c’est un adolescent rempli de haine et de désir de vengeance, qui renaît de ses cendres. Le changement d’état d’esprit colle si bien à la réalité que j’en deviens moi-même très en colère.

Si je devais me permettre quelques critiques un peu moins réjouissantes, je dirais que les dialogues entre la mère et son fils m’ont parfois paru étranges. Les rôles s’inversent et ça me dérange légèrement. Bien souvent, c’est David qui trouve les mots réconfortants, qui poussent sa mère à vivre et à être heureuse. Je comprends le but, parce qu’il y a cette culpabilité de la part de David à l’égard de sa mère. Mais tout de même, j’aurais tout aussi aimer que la mère joue son rôle de maman qui réconforte et rassure, au moins de temps en temps, puisqu’elle est au courant du calvaire qu’endure son fils. Elle le fait c’est vrai, peut-être pas assez à mon goût. Cela vient peut-être de moi, je n’ai toujours pas compris les vraies intentions de cette mère à mi-chemin entre le désir d’aider son fils et celui de s’en débarrasser. Un peu à la manière de David, je suis perdue avec mes pensées, mais j’aime ça, je me suis identifiée à lui.

Les dialogues des adolescents aussi. Nous avons beau être bien éduqués et polis, lorsqu’on se retrouve entre adolescents, les bonnes manières s’évaporent un peu, beaucoup parfois même. Ce petit détail joue sur ma capacité à devenir personnages. Je n’y arrive pas tout le temps. David, et Charles, sont pour moi beaucoup trop matures et distingués. En revanche, après le changement radical de David dont je parlais plus tôt, tout semble plus fluide dans sa façon de s’exprimer et d’être enragé. Et là, je m’identifie, je deviens personnage, et j’adore être bercée par les mots de Cetro.

Les sauts de lignes « toutes les deux phrases » m’ont beaucoup gênée jusqu’à la page 50, jusqu’à ce que je m’y habitue. Pour le coup, c’est personnel, j’aime beaucoup les gros blocs de texte, et j’ai perdu « du temps » à chercher les lignes.

Une pensée que j’aimerais partager. Le côté « fantastique » pourrait faire passer ce roman pour une pure invention à ceux qui n’ont jamais vécu le harcèlement. Loin de moi l’idée de vous rassurer, Abîme est, sur le fond, et notamment en ce qui concerne le harcèlement et ses conséquences, une histoire bien plus réelle qu’il n’y parait. Ne vous cachez pas derrière un « ce n’est qu’un roman », je ne pense pas que ce soit le but de l’auteur, et ça serait simplement ignorer la réalité. Le harcèlement existe, et ce livre le dénonce.

Je finirai tout de même sur une note positive, état d’esprit dans lequel je suis en refermant ce livre. Le processus psychologique d’une victime de harcèlement – peu importe le degré – et étrangement similaire à celui du mal-être (l’un va avec l’autre, mais l’autre ne va pas obligatoirement avec l’un…) me secoue franchement. Les différents sentiments de David sont justes, son changement criblant de vérité, et j’ai adoré lire cela.

La fin qui sort absolument de nulle part et dont on ne se doute pas une seule seconde, fait son petit effet en fin de roman, me laissant presque pétrifiée de surprise et de créativité. Bien sûr, elle semble facile cette fin, mais quand même, quelle idée de la sortir dans cette histoire là ? Une fin ouverte qui permet au lecteur de continuer l’histoire, au moins dans sa tête.

Au cours de ma lecture, mon opinion a suivi la courbe d’une montagne russe. Tantôt dubitative, tantôt enjouée. Avis mitigé mais finalement positif, chronique douloureuse à écrire  (regrettant amèrement que le coup de coeur n’ait pas eu lieu) et qui pourrait m’attirer les foudres des inconditionnels de Cetro. Je l’assume. Si le style m’a convaincu sans problème, l’histoire en elle-même ne m’a pas subjuguée au point d’obtenir un gros coup de coeur. Je l’ai aimée, c’est déjà ça. N’empêche que Cetro est déjà mon premier choix pour le mois prochain, avec « Au bout du chemin ». Affaire à suivre …

Abîme sur Amazon.

Un petit tour sur la page Facebook de l’auteur. Un petit coin de paradis où Cetro publie des textes aussi beaux que poignants. Un vrai plaisir pour les yeux !

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